Le piège de la vie confortable
La prison dorée n'a pas de barreaux, et c'est ce qui la rend efficace.
À 20 ans, j'ai refusé un poste au CERN pour marcher 1 850 kilomètres. Le retour m'a appris que mon temps valait plus que ce que j'étais prêt à accepter en échange.
Il y a eu des périodes dans l'Histoire où le temps humain était extrêmement valorisé. Aujourd'hui, en Europe, j'ai parfois l'impression que ce n'est plus vraiment le cas.
Travailler cinq jours sur sept pour se reposer le week-end, attendre ses cinq semaines de vacances par année, puis recommencer. Ce modèle convient très bien à certaines personnes. Mais pas à tout le monde.
Et je pense qu'une partie du mal-être que l'on voit autour de nous vient simplement de là : certaines personnes vivent une vie qui ne correspond pas du tout à ce qu'elles veulent profondément.
Elles le savent. Mais elles continuent. Parce que changer fait peur. Parce qu'un salaire fixe rassure. Parce que tout le monde autour d'elles fonctionne comme ça. Et parce que l'être humain possède une capacité assez incroyable à s'adapter, même à une situation qu'il n'aime pas réellement.
Alors, avec le temps, on finit parfois par abandonner une partie de ce qu'on voulait vraiment pour rentrer dans le rang.
Je ne pense pas qu'il existe un grand complot organisé pour nous transformer en employés. C'est beaucoup plus simple que ça.
L'école nous apprend à suivre un parcours. Notre entourage nous encourage généralement à chercher la sécurité. Trouver un métier. Obtenir un bon emploi. Toucher un salaire. Acheter quelque chose. Construire une vie stable.
Et encore une fois, il n'y a rien de mauvais là-dedans. Le problème commence seulement lorsque tu suis ce chemin alors qu'au fond de toi, tu sais que tu veux autre chose.
Parce qu'à force de vivre une vie choisie par défaut, il se crée un décalage entre ce que tu fais et ce que tu voudrais réellement faire. Et parfois, il suffit de sortir une fois du chemin pour ne plus réussir à le regarder de la même manière.
Vers mes 20 ans, je me suis retrouvé face à un dilemme assez énorme. J'avais une proposition de travail au CERN.
Sur le papier, c'était probablement le choix raisonnable. Un environnement prestigieux. Une expérience professionnelle solide. Quelque chose de très bien à mettre sur un CV.
Et de l'autre côté… Partir marcher.
J'ai choisi de marcher. Je suis parti sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Environ 1 850 kilomètres en 70 jours.
Quand j'y repense, la raison était finalement très simple. J'avais une idée dans la tête : être sur cette Terre et ressentir une vie extrêmement simple.
Marcher. Trouver de quoi manger. Trouver où dormir. Rencontrer des gens. Continuer le lendemain.
Il n'y avait presque rien d'autre à faire. Et justement, il y avait énormément à vivre.
Quand tu marches pendant plusieurs semaines, ton rapport au temps change complètement. Une journée n'est plus divisée entre travail, transports, notifications, obligations et rendez-vous.
Tu te réveilles. Tu avances. Tu regardes ce qui t'entoure. Tu parles avec quelqu'un. Tu manges. Tu continues.
Le temps redevient presque quelque chose de physique.
Et lorsque je suis revenu, le contraste a été violent. Reprendre une vie normale après avoir vécu aussi simplement m'a fait comprendre quelque chose que je n'avais probablement jamais formulé avant : mon temps avait beaucoup plus de valeur pour moi que ce que j'étais prêt à accepter en échange.
C'est finalement la raison principale pour laquelle je ne veux plus vendre mon temps contre de l'argent. Ou du moins, pas de la manière classique. Parce que pour moi, le temps est sous-évalué.
On peut toujours gagner plus d'argent. Perdre de l'argent et le récupérer. Créer une entreprise. Changer de métier. Faire un bon investissement. Faire un mauvais investissement.
Mais personne ne sait récupérer une année. À 30 ans, tu ne peux pas acheter une année supplémentaire de tes 25 ans.
Et pourtant, nous sommes prêts à vendre des journées entières pour une somme que nous dépensons ensuite parfois simplement pour continuer à vivre suffisamment confortablement pour retourner travailler le lendemain.
Je ne dis pas qu'il ne faut pas travailler. Je travaille. J'entreprends. Je construis des projets. Et parfois je travaille probablement beaucoup plus qu'une personne qui possède un emploi classique.
La différence est ailleurs. Je veux choisir ce pour quoi j'utilise mon temps.
Tu ne trouveras pas ici de promesse de devenir millionnaire à 25 ans. Pas de Lamborghini devant une villa à Dubaï. Pas de pseudo méthode pour travailler quinze minutes par semaine depuis une plage. Ce n'est pas ce que je recherche.
Je n'ai même pas spécialement envie de ne rien faire. Au contraire. J'aime créer. J'aime travailler sur mes projets. J'aime voyager. J'aime apprendre. J'aime rencontrer des gens.
Ce que je veux éviter, c'est d'être obligé de vendre la majorité de mes journées simplement pour pouvoir financer le reste de ma vie.
Pour moi, la vraie richesse commence probablement là : pouvoir décider davantage de ce que l'on fait de son temps. Même si cela signifie gagner moins. Même si cela signifie vivre plus simplement. Même si cela implique davantage d'incertitude.
Parce qu'entre perdre de l'argent et perdre du temps, je sais aujourd'hui lequel des deux me fait le plus peur.
L'argent peut revenir. Le temps, jamais.
Et ici, je ne veux pas te vendre un rich lifestyle. Je veux simplement documenter ce que j'essaie de construire, ce qui fonctionne, ce qui échoue, ce que ça coûte et ce que j'apprends en chemin. Du concret.
La prison dorée n'a pas de barreaux, et c'est ce qui la rend efficace.
Sur un compte bancaire, tu ne possèdes pas ton argent, tu possèdes une créance.
On ne devient pas prêt avant de commencer, on devient prêt parce qu'on a commencé.